Histoires de maisons

 

Par Annette Bleau

« Quels braves gens, comme ils ont une âme sympathique! » écrivait en 1901 le chroniqueur du monastère des Dominicains au lendemain d’une rencontre avec un groupe de paroissiens. « …Et ces braves gens, rentiers, notables et riches cultivateurs, habitaient un village renommé pour ses belles résidences. Hélas ! La plupart de ces magnifiques demeures disparurent les unes après les autres sous le pic du démolisseur… » disait la chronique dès 1901.

La maison ancestrale

Dès les années 1680, Paul, le fils aîné du pionnier Jean DesCarries, érigea la première partie de la maison ancestrale de la famille Décarie. Située au bout d’une longue avenue du côté est de l’actuel boulevard Décarie, un peu au nord de la rue Saint-Jacques, la maison bâtie pièce sur pièce, mesurait environ quarante pieds de façade sur trente pieds de profondeur. Agrandie et remaniée au cours des siècles, la belle demeure ancestrale abrita neuf générations.

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La première Maison Décarie, construite en 1680.

 

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La même maison vers 1850

Alphonse-Édouard Décarie, échevin de Notre-Dame-de-Grâce, fut le dernier “châtelain” de la maison ancestrale qui fut démolie en 1912 pour faire place à la voie ferrée du Canadien Pacifique. Sa femme, née Bernadette Décarie, vit le jour dans la «maison rose ».

La maison rose

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La maison rose. (photo appartenant à Annette Bleau)

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Tableau de Cornelius Krieghoff représentant ce qui pourrait être un poste de péage semblable à celui qui existait à côté de la maison rose.

C’est une des plus anciennes maisons de Notre-Dame-de-Grâce et même de Montréal, puisqu’elle fut construite en 1698 sur une terre qui fut concédée à Michel et Louis Décarie, deux des fils du pionnier Jean Descarries dit Le Houx. Autrefois sa façade faisait face au fleuve comme toutes les maisons de cette époque, car on redoutait encore les attaques des Indiens qui venaient toujours de cette direction.

La maison de pierre, dont les murs ont trente-quatre pouces d’épaisseur, est construite pour défier le temps et les grands froids d’hiver. Elle est par contre fraîche en été et fort agréable à habiter.

Un lecteur insiste d’ailleurs sur ce dernier aspect présidant au choix de l’orientation, constant à l’époque. Je le remercie et le cite:
La raison de l’orientation plein sud n’avait rien à voir avec les attaques des Indiens, mais plutôt pour capter un maximum de soleil. Les façades ayant un plus grand nombre de fenêtres que les côtés, il allait de soi qu’un maximum de soleil, denrée plutôt rare en hiver, serait capté en orientant la façade vers le sud. On remarquera d’ailleurs que les vieilles maisons de l’époque (…) avaient toutes leur façade vers le sud, peu importe d’où venaient les attaques iroquoises, de même que les maisons sur l’Ile d’Orléans qui n’ont jamais connu d’attaques iroquoises.  Yvan Pelland, janvier 2009

ypelland@n-d-g.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En 1793, le propriétaire Décarie de ce temps-là la vendit à Monsieur Barthélémi Billon et elle connut ensuite plusieurs propriétaires successifs, jusqu’à l’année 1834 où elle fut rachetée par Joseph Décarie. En 1870, Félix Décarie, époux de Rose de Lima Hurtubise, la reçut en héritage avec l’obligation de l’agrandir et de la recouvrir de briques achetées à la briqueterie de son frère. Les Décarie demeurèrent propriétaires de la «maison rose » jusqu’en 1925, année où elle fut vendue à l’honorable Bruce Claxton. La famille Claxton lui a conservé son cachet ancien tout en dotant l’intérieur du confort moderne. Tous les meubles de la «maison rose » sont de style canadien.

On dit que souvent des groupes de raquetteurs s’arrêtaient à la barrière érigée autrefois tout près de la «maison rose ». Pour franchir la route, il fallait payer son écot selon le tarif fixé par la Compagnie des Chemins et Barrières : 20 cents pour une voiture à quatre roues ; 10 cents pour une voiture à deux roues et 5 cents pour les piétons. Seuls les riverains étaient exempts de péage.

La maison Hurtubise

La superbe demeure ancestrale des Hurtubise est l’un des points intéressants du chemin de la Côte Saint-Antoine. Elle fut érigée en 1688 près de l’actuelle rue Victoria, sur une terre concédée en 1687 à Pierre Heurtubise (fils de Marin Heurtubise) par Dollier de Casson au nom du Séminaire Saint-Sulpice de Paris. C’est une impressionnante et solide maison de pierre, construite aussi pour défier les ans et le climat. Coïncidence curieuse, ce sont les fils des pionniers Descaries et Leduc qui firent la maçonnerie des murs très épais du sous-sol, fortifié pour servir de refuge aux femmes et aux enfants lors des attaques des Indiens qui, à cette époque, venaient fréquemment dans les parages.

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L’ajout de brique du côté est fut construit vers 1875. La maison qui n’a pas été modernisée, comprend une cave dont les murs sont percés de deux meurtrières, un rez-de-chaussée, un étage et un grenier. Les planches des cloisons et les portes basses sont encore intactes. La boiserie est fixée avec des clous forgés à la main et les robustes poutres de pin datent de l’époque de la construction.

Le chemin de la Côte Saint- Antoine, qui fut d’abord un sentier tracé par les Indiens, fut amélioré par les Hurtubise et leurs voisins Décarie. Comme c’était la seule route carrossable conduisant à Ville-Marie et plus tard à Montréal, imaginons un peu combien d’élégants équipages et combien de voitures de maraîchers allant au marché sont passés devant les fenêtres de la maison Hurtubise depuis 1687 !

À Notre-Dame-de-Grâce on trouve encore plusieurs de ces maisons plus que centenaires, toujours robustes, et toujours prêtes semble-t-il à accueillir de nouvelles générations.

Les Hurtubise habitèrent cette propriété sans interruption durant deux cent soixante-cinq ans. Cette maison historique est maintenant le centre d’un musée grâce à l’Héritage canadien du Québec qui en prit possession en 1955 dans le but d’en assurer la conservation.

Une des filles de Pierre Hurtubise épousa Ephrem Hudon et reçut en cadeau de noces une lisière de terrain au sud de la terre appartenant à sont père. Afin de se rendre plus rapidement chez son beau-père, Ephrem Hudon ouvrit un sentier à travers son terrain; ce sentier devint le chemin Hurtubise et plus tard l’actuelle avenue Victoria.

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La maison de Ephrem Hudon (515 Côte-Saint-Antoine).

 

La maison Dionne-Décarie

Une autre maison du chemin de la Côte Saint-Antoine, encore impressionnante dans ses murs de vieilles pierres grises, est précédée d’un jardin entouré de beaux arbres. À l’intérieur les boiseries et les lustres sont superbes et les chambres spacieuses et bien aménagées. Cette maison cossue appartenait jadis à Benjamin Décarie dont la fille Berthe épousa Alexandre Dionne, commerçant réputé de la rue Sainte-Catherine. De ce fait, cette résidence est plutôt connue sous le nom de « maison Dionne ».

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En raison de sa proximité de Montréal et de ses vues panoramiques, quelques montréalais nantis furent attirés par la communauté rurale qu’était Notre-Dame-de-Grâce. Ce manoir victorien représente une des rares traces de cette époque. Quoique sa vue panoramique soit maintenant perdue, cette pittoresque maison en pierre à cahaux sur la Côte Saint-Antoine constitue en elle-même une vue impressionnante. (Photo bibliothèque Fraser-Hickson)

À l’angle de la rue Northcliffe et du chemin de la Côte Saint-Antoine se trouve la jolie résidence de brique beige, à tourelle, construite au début du siècle pour la veuve de Barthélémi-Télesphore Décarie, grand producteur de melons ! Elle fut habitée plus tard par monsieur Charles Duquette, maire de Montréal.

Outre ces belles demeures de jadis, le village qui devint la municipalité de Notre-Dame-de-Grâce est encore le site de plusieurs édifices anciens et imposants, mis au service de la collectivité.

L’Institut MacKay pour les enfants muets et infirmes fut inauguré en 1876 et une école pour aveugles ouvrit ses portes, rue Sherbrooke, en 1912.

Arrivées à Notre-Dame-de-Grâce en 1874, les Sœurs du Précieux-Sang ont occupé un imposant monastère de pierre, boulevard Décarie, dès 1902. Le monastère, sauf les murs extérieurs, et le magnifique jardin qui l’entourait ont été convertis en condos de luxe et maisons de ville, en 2002 et 2003.

En 1832, l’Orphelinat catholique accueillait ses premiers pensionnaires confiés aux Sœurs Grises. L’édifice situé boulevard Décarie à l’angle sud-ouest du chemin de la Côte Saint-Luc, est maintenant transformé en centre de réhabilitation pour jeunes mésadaptés sous le nom de Villa Notre-Dame-de-Grâce.

En face de l’Orphelinat catholique, il y avait autrefois l’Hôpital des incurables où l’on soignait sans distinction de race ou de religion, tous les malades gravement atteints, surtout des tuberculeux. Les Sœurs de la Providence dirigeaient cette institution, inaugurée en 1902 dans l’ancien monastère des Sœurs du Précieux-Sang, agrandi et si bien aménagé qu’on en avait fait un des plus beaux établissements du genre en Amérique ; sa bonne renommée rayonnait à cent lieues à la ronde. Les Sœurs étaient fort efficacement secondées par un groupe important de “dames patronnesses” qui contribuaient dans une large part au bien-être des malades.

La maison Prud’homme, toujours debout!

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Les descendants de la famille Prud’homme, tous issus de Louis Prud’homme, capitaine de milice sous les ordres de Lambert Closse, ont construit de nombreuses habitations de ferme au Coteau Saint-Pierre, aujourd’hui Notre-Dame-de-Grâce. Ces maisons ont disparu, sauf une.

Construite entre le milieu et la fin du 18e siècle, en des temps où il fallait d’abord essoucher la terre à la sueur des hommes et à l’écume des chevaux, la maison Prud’homme coule aujourd’hui des jours paisibles au 967 de la Rue Girouard.

Pendant l’été, la maison cache pudiquement ses vieux murs derrière l’épais feuillage des arbres qui, au cours du dernier siècle, ont envahi ce qui restait de cette terre à melons. Quand arrive l’automne, la nature lève son rideau de verdure et les passants peuvent admirer à leur aise le toit mansardé garni de lucarnes, et le portique en bois qui caractérise les demeures ancestrales de la région.

J’ai eu personnellement la chance d’être invité à jeter un coup d’œil à l’intérieur de la maison. Dès qu’on a mis le pied dans le portique, on a l’impression d’entrer dans un autre siècle, tellement la maison a conservé de ses attributs d’origine. Les planchers, par exemple, sont faits de larges poutres de bois, les chambranles de portes et les fenêtres sont souvent rehaussés de moulures qui traduisent le goût et le savoir-faire d’une autre époque.

Une récente tentative de démolition de cette vénérable maison a heureusement échoué, grâce aux efforts de Dawn Bramadat et Ron et Jack Rosenthal qui en ont fait l’acquisition pour en faire leur maison familiale. Pour l’acheter, il ont dû renchérir sur la mise d’un promoteur immobilier qui avait, on peut le deviner, d’autres ambitions.

Vous pouvez admirer ce monument à partir de la rue, le terrain étant, bien entendu, un endroit privé.

Yvan Pelland,
Agent immobilier

Villa-Maria 

Le couvent appelé Villa-Maria est un édifice historique prestigieux dont la partie centrale est même plus ancienne que l’église Notre-Dame-de-Grâce.

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Façade de Villa Maria

 

Villa-Maria fut d’abord la résidence de l’honorable juge Monk qui la fit construire en 1794, sur le même plan que la maison de ses ancêtres en écosse. Après la mort du juge Monk, en 1844, sa nièce loua la maison avec les vergers et les jardins au gouvernement britannique qui en fit la résidence officielle des gouverneurs généraux du Canada : tour à tour, Lord Charles Metcalfe, le Comte Charles Murray Carthcart et Lord Elgin l’habitèrent.

En 1849, s’y installait, à bail, le Monkland’s Hotel, endroit fort recherché de tous ceux qui aimaient se divertir en pleine campagne. L’hôtel offrait une soixantaine de chambres, une salle de bal, et l’on peut croire que l’établissement fut le théâtre de joyeuses réunions. Le locataire de cet hôtel, Joseph Compain, tenait à la Place d’Armes de Montréal, le Café Dillon, le meilleur restaurant de l’époque et, cinq fois par jour, une diligence conduisait les clients de son restaurant de la Place d’Armes au Monkland’s Hotel où l’on dansait et trinquait, au grand scandale de certains citoyens de Notre-Dame-de-Grâce, dit-on.

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Les imposants lampadaires évoquent, on l’imagine, l’autorité du maire Charles Duquette. (Photo bibliothèque Fraser-Hickson)

 

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Le monastère du Précieux Sang à l’origine.

 

Les religieuses de la Congrégation Notre-Dame achetèrent le domaine en 1854 et elles se plaignaient quelques temps plus tard «qu’il fallait encore respirer l’odeur des bouteilles vides empilées dans la cave ». Que de changements et d’amélioration apportèrent les religieuses depuis plus d’un siècle, à l’édifice et à sa réputation. Tout en respectant le style de l’édifice central, elles ajoutèrent de nombreux bâtiments, soit jouxtant l’édifice déjà construit, soit ailleurs sur le vaste domaine : une ferme et ses dépendances, la résidence des religieuses, celle de l’aumônier, le caveau ou charnier, et le magnifique Collège Marguerite Bourgeois. Sous l’habile direction des Dames de la Congrégation, Villa-Maria devint bientôt et est encore, après cent cinquante ans, l’un des couvents les plus réputés pour l’éducation des jeunes filles.

 

 

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