Les pionniers

Par Annette Bleau

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L’octroi des terres autour de Ville-Marie répondait naturellement au besoin en nourriture d’une population grandissante. Le défrichage permettait également d’établir une ceinture de sécurité entre la bourgade et la forêt d’où pouvaient venir des attaques indiennes. On voit sur ce tableau de Charles Coburn deux Iroquois épiant des colons travaillant sur leur terre.

Vers le milieu du XVIIe siècle, ce coin de pays qui est devenu l’un des plus beaux quartiers de Montréal n’était qu’une immense forêt vierge s’étageant au pied du Mont-Royal jusqu’au-delà d’une prairie longeant la rivière Saint-Pierre et le petit lac du même nom. Entrecoupée de marécages et de ruisseaux, bruissante du chant des oiseaux et des cris des bêtes sauvages qui l’habitaient, cette forêt était peut-être encore inconnue des compagnons de Maisonneuve parmi lesquels se trouvaient déjà quelques-uns des premiers occupants de Notre-Dame-de-Grâce. Des braves ces hommes et ces femmes, des conquérants et des héros à leur façon, animés d’une force d’âme, d’une volonté et d’une endurance à toute épreuve, car, il faut bien l’admettre, habiter Ville-Marie avant ou vers 1650 était un véritable acte de foi! De plus les Iroquois, maîtres des lieux, ne les accueillirent pas toujours à bras ouverts !

Jean Descarries, dit le Houx, ancêtre de tous les Décarie

Or parmi ces braves se trouvaient deux amis, Jean Descarries, dit le Houx et Jean Leduc, (ndlr :D ébarqués en 1643 d’après Yves Décarie) à qui, le 18 novembre 1650, comme les registres anciens nous l’apprennent, Monsieur de Maisonneuve concéda des terres d’un arpent chacune à Ville-Marie même : par le même contrat, il leur accordait une autre concession de trente arpents au lieu dit la contrée Saint Joseph, contrée qui se trouvait quelque part sur le territoire occupé aujourd’hui par les paroisses Saint-Joseph, Sainte Cunégonde et Saint-Henri, et donc celui de Notre-Dame-de-Grâce des XVIIIe et XIXe siècles, lequel s’étendait de la rue Atwater jusqu’à Lachine et de la rivière Saint-Pierre jusqu’à Saint-Laurent.

Les Leduc… 

Le 11 novembre 1652, à Ville-Marie, Jean Leduc, originaire de la paroisse d’Iger au Perche, épouse Marie Soulinié qu’il avait rencontrée l’été précédent à l’escale de Trois-Rivières alors qu’il naviguait vers Québec en compagnie des autorités et autres habitants de Ville-Marie. À cette époque, en effet, une forte délégation de notre ville se rendait, chaque été, au siège de la Nouvelle-France pour quérir les vivres et marchandises arrivés de la Mère patrie.

Et c’est deux ans plus tard au cours d’un voyage semblable, que Jean Descarries rencontra celle qu’il voulut épouser sans retard. Michelle Artus, originaire de Brousse, en Anjou, arrivait à peine de son pays natal que déjà, Me Gustave Audouart, notaire en la ville de Québec, dressait le contrat de mariage entre les futurs époux, en présence de Paul de Chomedey de Maisonneuve, gouverneur de Montréal, de dame Barbe de Boullongne d’Ailleboust, épouse du gouverneur de la Nouvelle-France, de Charles LeMoyne, Nicolas Godé, Jean de Saint-Père et de plusieurs autres personnalités. Ce contrat porte la date du 23 septembre 1654 et le mariage fut célébré à Québec le 5 octobre suivant par le père Jérôme Lalemant, en la chapelle du collège de la Compagnie de Jésus. Jean Descarries et Michelle Artus sont les ancêtres de tous les Décaries de Notre-Dame-de-Grâce, Saint-Laurent, Dorval, Lachine et autres lieus, et qui sont fort nombreux!

Mais c’est à Notre-Dame-de-Grâce, surtout, que la plupart de leurs descendants ont vécu. Les familles des pionniers Descarries et Leduc grandirent côte à côte d’abord à Ville-Marie et plus tard à Notre-Dame-de-Grâce, et deux de leurs enfants se sont mariés, perpétuant ainsi la vieille amitié de leurs pères.

 

 

 

 

Françoise Archambault, descendante des Leduc

 Son ancêtre maternel Jean Leduc a eu Jeanne Mance comme témoin de mariage, et a fait construire sa maison vers 1700 sur un terrain concédé par Paul Chomedey  de Maisonneuve au cœur de ce qui est devenu le quartier Notre-Dame-de-Grâce. Vous la connaissez? Nous avons un coup de cœur pour elle, cette petite fille ici sur les genoux de sa mère, devenue cette élégante nonagénaire (Françoise Roy) rencontrée au bazar hebdomadaire de l’église Notre-Dame-de-Grâce, occupée à trier et placer…  les vêtements de bébé.

Yvan Pelland
ypelland@n-d-g.com
514-489-2780

 

 

…les Prud’homme…

Au début de la colonie, Louis Prud’homme habite également Ville-Marie. Il y épouse Roberte Gadois en 1650. Un homme remarquable ce Louis Prud’homme. Originaire de Pomponne, en Isle-de-France, il devient bientôt un citoyen notable de Ville-Marie dont il défend le fort avec vaillance ; par son sang-froid il sauve la vie de Lambert Closse, major de la garnison. Il est le premier capitaine de la milice formée grâce à la recrue de 1653 amenée de France par Maisonneuve. Notons que Jean Descarries est un des premiers miliciens à s’enrôler dans l’escouade de Louis Prud’homme. Lors de l’élection des premiers marguilliers de la paroisse Notre-Dame de Montréal en 1657, Louis Prud’homme est l’un des élus du peuple en compagnie de Jean Gervaise et de Gilbert Barbier. On le retrouve juge de police en 1664 et il porte alors le titre d’honorable. L’un de ses descendants, François, s’établit au Petit-Côteau, donc à Notre-Dame-de-Grâce, et c’est Eustache Prud’homme qui, le 31 octobre 1849, vend trente arpents de sa terre pour la construction de l’église de Notre-Dame-de-Grâce.

…les Hurtubise… 

Sur le navire qui quitta le port de Saint-Nazaire en 1653, ayant à son bord Monsieur de Maisonneuve et les colons qu’il avait recrutés en diverses provinces de France, se trouvaient les deux frères Heurtubise, André et Marin, originaires d’un petit village situé à une trentaine de kilomètres du Mans, dans l’ancienne province du Maine. André mourut peu de temps après son arrivée à Ville-Marie, quelques jours seulement avant la célébration de son mariage. Son frère Marin qui n’avait que 21 ans à son arrivée en Nouvelle-France, épousa en 1660 à Ville-Marie demoiselle Etiennette Alton, une des protégées de Marguerite Bourgeois. Marin Heurtubise est l’ancêtre de tous les Hurtubise, le nom s’étant modifié à la troisième génération. Monsieur de Maisonneuve offrit en concession à Martin Heurtubise une terre à la contrée Saint-Joseph, et en 1687, M. Dollier de Casson, supérieur et seigneur, concédait à Pierre Heurtebise, un des fils de Marin, une terre à culture au Haut-Côteau, maintenant Westmount. Cette terre n’était pas très éloignée d’une des fermes appartenant aux Descarries.

135La maison de Pierre Hurtubise est la seule qui ait conservé son aspect original, sauf pour l’ajout de brique à son côté est qui date de 1875.. Sise au 563, Côte-Saint-Antoine, elle a abrité huit générations d’Hurtubise pendant plus de 250 ans, soit entre 1699 et 1955. érigée en 1688 par Pierre Heurtebize, fils de Marin Heurtebize. Solidement construite cette maison servait de refuge aux femmes et aux enfants lors des attaques des Indiens qui, à cette époque, venaient fréquemment dans les parages. Près de l’actuelle rue Victoria, elle est aujourd’hui l’emplacement d’un musée, grâce à l’Héritage canadien du Québec qui en prit possession en 1955 dans le but d’en assurer la conservation.

Nous retrouvons donc ces familles Descarries, Leduc, Prud’homme et Heurtubise groupées dans une même banlieue à l’ouest de Ville-Marie, territoire alors à peu près sans nom. Selon le journaliste et archiviste édouard-Zotique Massicotte qui écrivit en 1910 l’histoire des familles Décarie, Jean Descarries et Jean Leduc possédaient en sus de leur terre à la contrée Saint-Joseph, plusieurs autres emplacements à Ville-Marie même.

083En 1666, une terre du Coteau Saint-Pierre est concédée à Jean Descarries, qui le 23 juin 1675, achète un lot de 80 arpents de Claude Rimbault à la Rivière-Saint-Pierre ; en 1679, Monsieur Dollier de Casson lui concède une autre terre de 80 arpents au bout de la concession qu’il possède déjà à la Rivière-Saint-Pierre. Un de ses voisins est Jean Leduc.

Jean Descarries et Michelle Artus eurent quatre fils et une fille. L’un des fils, Jean mourut à l’âge de douze ans, en 1671, victime, dit-on, des Iroquois. Il avait eu pour parrain Charles LeMoyne et pour marraine Élizabeth Moyen, épouse de Lambert Closse, major de la garnison.

L’aîné des fils Descaries, Paul, né en 1655, fut un des quelque vingt-trois filleuls de Paul de Chomedey de Maisonneuve et de Jeanne Mance. Paul épousa Marie Heurtubise, une des filles de Marin Heurtubise, tandis que ses frères Michel et Louis épousèrent respectivement Marie et Marguerite Cuillerier, fille de René Cuillerier, un grand héros de Ville-Marie, qui était également concessionnaire d’une terre à Rivière-Saint-Pierre.

L’unique fille des Descaries, Jeanne, fut portée sur les fonts baptismaux le 10 mai 1665 par Louis d’Ailleboust, gouverneur de la Nouvelle-France ; sa marraine fut Jeanne Le Ber, épouse de Jacques Le Ber, célèbre marchand de Ville-Marie. À l’âge de seize ans, elle épousait un voisin, Lambert Leduc.

087La « maison rose » est une des plus anciennes maisons de Notre-Dame-de-Grâce et même de Montréal, puisqu’elle fut construite en 1698 sur une terre qui fut concédée à Michel et Louis Décarie, deux des fils du pionnier Jean Descarries dit Le Houx. Autrefois sa façade faisait face au fleuve comme toutes les maisons de cette époque, car on redoutait encore les attaques des Indiens qui venaient toujours de cette direction.

On dit que souvent des groupes de raquetteurs s’arrêtaient à la barrière érigée autrefois tout près de la «maison rose ». Pour franchir la route, il fallait payer son écot selon le tarif fixé par la Compagnie des Chemins et Barrières : 20 cents pour une voiture à quatre roues ; 10 cents pour une voiture à deux roues et 5 cents pour les piétons. Seuls les riverains étaient exempts de péage.

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Tableau de Cornelius Krieghoff (1815-1872) représentant ce qui pourrait être un poste de péage semblable à celui qui existait à côté de la Maison rose.

…et les autres!

À la fin du XVIIe siècle et tout au long du XVIIIe siècle, plusieurs autres familles vinrent s’établir dans les environs. Les Lieux sont alors identifiés : Coteau Saint-Pierre, Haut-Côteau, Rivière Saint-Pierre, Lac Saint-Pierre et Côte Saint Antoine.

Parmi les arrivants, on retrouve les Gougeon, Beaudry, Lemieux, Cardinal, Trudeau, Léger, Saint-Germain, Rhéaume, Saint-Aubin et tous ces autres pionniers qui ont travaillé sans relâche pour vaincre la forêt, essoucher, préparer et cultiver la terre où leurs enfants devaient grandir. Malgré les difficultés inévitables, ils pouvaient être heureux de vivre dans ce site enchanteur, sur les coteaux dominant le fleuve Saint-Laurent. (La conquête, puis l’indépendance américaine en 1774, amenèrent au pays de nombreux militaires, marchands et loyalistes qui contribuèrent aussi à peupler le territoire. Yvan Pelland)

En 1778, Me Péladeau leva le plan d’une partie de l’île de Montréal indiquant le bornage des terres ainsi que le nom du propriétaire de chacune d’elles, dans un territoire englobant la Côte Saint-Joseph, le Coteau Saint-Pierre, la Côte Saint-Antoine, la Côte Saint-Luc, la Côte des Neiges et une partie de la Côte Saint Laurent. Ce plan nous démontre que presque tous les lopins de cette terre si fertile avaient déjà un occupant.

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Reproduction d’une partie du plan original de Me Péladeau.

La paroisse 

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Dessin de la façade de l’église Notre-Dame-de-Grâce, tiré d’un numéro spécial du journal « Manoir-Echo » publié le 14 septembre 1978 à l’occasion du 125e anniversaire de l’église.

Peuplée par les descendants de ses pionniers, Notre-Dame-de-Grâce grandit peu à peu. En 1818, à la suite d’un relevé détaillé, on y dénombre 454 personnes, tous paroissiens de la lointaine église Notre-Dame de Montréal. (Située Place d’Armes) On devine sans peine leur désir d’une église d’accès plus facile ; leur souhait, resté longtemps sans écho, fut enfin réalisé et le 6 juillet 1851, monseigneur Jean-Charles Prince bénissait la pierre angulaire de la future église sous le vocable Notre-Dame-de-Toutes-Grâces.

L’architecte de talent John Ostell en fit les plans et se vit confier la surveillance des travaux.

St. Augustine of Cantorbury

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A noter que St. Augustine of Cantorbury, première paroisse irlandaise du même territoire, fut érigée en 1917. L’église est située sur le chemin de la Côte Saint-Antoine à l’angle de la rue Marcil. La même année, Saint Ignatius of Loyola devenait paroisse ; les cérémonies paroissiales se déroulaient dans la chapelle du Loyola College.

 

La photo ci-dessus nous montre la première version de l’église St. Augustine, flanquée de son presbytère qui a été conservé jusqu’à aujourd’hui. Celle de droite nous montre l’église actuelle qui fait l’objet d’un débat parmi les citoyens du quartier quant à l’usage qui devrait être fait des bâtiments. (Photos bibliothèque Fraser-Hickson)

D’un statut juridique à l’autre 

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Jérémie-Daniel Décarie conserva son poste de maire jusqu’à son décès survenu en 1904.

Au cours de tous ces âges, voyons ce qu’est devenu juridiquement le futur quartier de Notre-Dame-de-Grâce.

Une partie du village de la Côte Saint Antoine, devenue plus tard Westmount, se sépara de Notre-Dame-de-Grâce en 1872.

Si l’on consulte les Statuts refondus du Québec, 40 Victoria, chapitre 40, on y voit que le 28 décembre 1876, l’honorable Luc Letellier de Saint-Just, lieutenant-gouverneur de la province de Québec, sanctionnait la loi qui érigeait une nouvelle municipalité de village dans la paroisse Notre-Dame-de-Grâce, comprenant principalement les terres du Coteau Saint-Pierre et de la Côte Saint Luc et quelques terres de la Côte Saint Antoine. Cette nouvelle municipalité porterait le nom de «municipalité du Village de Notre-Dame-de-Grâce Ouest » comté d’Hochelaga, dans la banlieue de Montréal, bornée au nord-ouest, par la municipalité de la CÔTE DES NEIGES et par la paroisse de Saint-Laurent ; au sud-ouest par la paroisse de Lachine ; au sud-est par le trait-carré des terres du CÔTEAU SAINT-PIERRE et au nord-est par le chemin de la Côte Saint-Paul jusqu’au chemin connu comme le chemin de Lachine d’en Haut.

À la même époque, soit le 20 décembre 1876, une partie de la municipalité de Saint-Henri est annexée à la municipalité du Village de Notre-Dame-de-Grâce.

Les deux actes authentiques portent la signature de l’honorable Luc Letellier de Saint-Just, dont le petit-fils, Edouard Letellier de Saint-Just, qui habite le quartier Notre-Dame-de-Grâce depuis 1937.

La nouvelle municipalité de Notre-Dame-de-Grâce Ouest fut divisée en trois quartiers : Saint-Luc, Saint-Pierre et Notre-Dame. Lors de leur première assemblée qui eut lieu le 12 février 1877, les nouveaux conseillers, Joseph Saint-Germain, Jérémie-Daniel Décarie,fils, Joseph Décarie,fils, AlexandreMills, Alexandre Madore, Eustache Prud’homme et John Brodie, procédèrent entre eux à l’élection du premier maire et Jérémie-Daniel Décarie, fils, fut élu à ce poste. Puis le Conseil choisit Léon DesCarries pour remplir la fonction de secrétaire-trésorier.

En 1909, la salle du Conseil, les bureaux de perception des taxes et de l’administration ainsi que les services de police et d’incendie furent établis dans un édifice loué de monsieur Louis Saint-Germain, avenue Décarie, entre la rue Notre-Dame-de-Grâce et le chemin de la Côte Saint Antoine.

J’aimerais rappeler que ce qui fut d’abord la «trail » Décarie, sentier, puis chemin permettant aux fermiers de traverser les terres des familles Décarie, devint l’avenue Décarie et ne fut nommé boulevard que le 23 mai 1912).

1893, St-Pierre et Montréal Ouest quittent le giron de NDG 

Le 27 février 1893, premier démembrement à l’ouest de la municipalité du Village Notre-Dame-de-Grâce Ouest et naissance du Village de Saint-Pierre-aux-Liens désigné aussi sous le nom du Village de Blue Bonnets, et incorporé plus tard sous le nom de Ville-Saint-Pierre. Quelque temps après, l’ouest du Village est de nouveau amputé : une partie de son territoire devient Ville de Montréal-Ouest.

1903, au tour de Côte-Saint-Luc de se détacher 

Puis vint 1903. À la demande de plusieurs francs-tenanciers de la municipalité du Village de Notre-Dame-de-Grâce Ouest entre autres, de messieurs Pierre Lemieux, Stanislas Viau, François-Xavier Décarie, Jérémie Prud’homme et J.H. MacDonald, une nouvelle loi fut sanctionnée (S.R.Q. 2 Edouard VII, chapitre 75, no 3), qui érigeait la Municipalité du Village de la Côte Saint Luc. Plus tard, la Ville de Hampstead se détacha de la municipalité de Côte Saint Luc.

Notre-Dame-de-Grâce devient une ville 

La municipalité du Village de Notre-Dame-de-Grâce Ouest vécut jusqu’au 9 mars 1906, date où le village fut incorporé en municipalité de ville. Avant l’incorporation, le Conseil se composait de messieurs John L. Brodie, maire, représentant le quartier Saint-Luc, Alphonse-édouard Décarie et Joseph Prud’homme, conseiller du quartier Notre-Dame, Jos Vaillant, Robert Brodie, François-Xavier Leduc et Thomas Trenholme, représentant le quartier Saint-Pierre. Monsieur Léon DesCarries agissait toujours comme secrétaire-trésorier; la population se chiffrait alors à 1 854 âmes (elle avait donc doublé depuis 1901), et la valeur de la propriété foncière était de 1 697 198 dollars. On n’arriva à une entente qu’après de longues et tumultueuses discussions entre les traditionalistes et le tenants du progrès qui, finalement, sortirent vainqueurs de la lutte.

Egouts et aquéduc 

Construction des premiers égoûts sous la rue Sherbrooke à Notre-Dame-de-Grâce, au début des années 1900.

101bIl était d’une importance capitale que Notre-Dame-de-Grâce acquit les droits et les pouvoirs d’une ville, car cette petite municipalité, malgré son site enchanteur et ses belles demeures, n’était pas très évoluée. Il fallait la doter au plus vite d’un aqueduc, d’un système d’égoûts et pourvoir à l’éclairage des rues, si l’on ne voulait pas se promener le soir un fanal à la main, jusqu’à la fin du XXe siècle!

La nouvelle municipalité fut divisée en quatre quartiers : Notre-Dame, Saint-Pierre, Turcot et Mount Royal Vale.(…) Thomas Trenholme fut élu maire sur proposition de Robert Brodie, appuyé par Joseph Vaillant.

Selon la teneur de la Charte, chacun des nouveaux quartiers «aura les améliorations qu’il désirera et ne sera pas tenu de payer pour celles que le quartier voisin recevra. »

Cette clause, peu banale, favorisait les cultivateurs qui formaient encore, à l’époque, la majorité de la population. Il est bien évident que leurs besoins n’étaient pas les mêmes que ceux des citoyens habitant la partie centrale de la nouvelle ville.

Notre-Dame-de-Grâce fit de très rapides progrès surtout après la construction d’un aqueduc au coût de 400 000 dollars. Depuis quelques années déjà, les spéculateurs avaient envahi le territoire et incitaient les cultivateurs à vendre leurs terres qu’ils divisaient en lots; de nouvelles rues s’alignaient à la place des belles et grandes fermes et la construction allait bon train, si bien qu’à la fin de l’année 1907 la valeur de la propriété avait atteint les quatre millions de dollars ou presque.

Hue, les tramways! 

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Tramway à cheval sur skis

 

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Tramway à traction chevaline

 

De 1878 à 1894, une ligne de tramways tirés par des chevaux desservait Notre-Dame-de-Grâce. Quand la neige était trop abondante, on remplaçait la voiture par un long sleigh au plancher jonché de paille. Le trajet à parcourir était assez long, le point de départ étant Mount-Royal Vale, soit quelques centaines de pieds à l’ouest de l’actuel boulevard Décarie et à distance à peu près égale au nord du chemin de la Reine-Marie appelé alors Queen’s High Road, et le point d’arrivée était le centre du Montréal de ce temps-là (probablement la Place d’Armes). Au retour, le conducteur rapportait deux énormes sacs de courrier qu’il déposait, l’un au coin des rues Greene et Sainte-Catherine, au bureau de poste tenu par les demoiselles McCall, et le deuxième au bureau de poste de monsieur Léon DesCarries, à Notre-Dame-de-Grâce.

Avancez en arrière…

Le 14 août 1907, la Montreal Park & Island Railway obtint une franchise de cinquante années pour la mise en opération d’un système de chemin de fer urbain afin de mieux desservir les citoyens. Cette compagnie avait été formée en 1888 par monsieur Albert Corriveau de la Côte-des-Neiges. L’inauguration des services se fit le 13 août 1908 comme nous l’apprend un extrait des procès-verbaux de la Ville de Notre-Dame-de-Grâce.

L’annexion, une histoire mouvementée

Quand en 1906, le village fut incorporé en municipalité de ville, son aspect rural disparut rapidement. Quoique nécessaires, ces changements précipités et plutôt onéreux, tout comme les développements apportés au territoire, contraignirent souvent le Conseil à modifier des règlements nouvellement adoptés. La ville s’endettait un peu plus chaque jour, les citoyens étaient mécontents et nombre d’entre eux réclamaient à cor et à cri l’annexion à Montréal. Ce vœu, partagé par le maire de Notre-Dame-de-Grâce et son Conseil, répondait aux attentes de la ville de Montréal.

Cependant, n’allons pas croire que cette annexion fut réalisée dans une parfaite harmonie! Durant cet important épisode de l’histoire locale, les débats des citoyens, divisés en deux camps, firent la manchette des journaux de l’époque.

Le camp des opposants soutenait qu’il est plus facile de gouverner une petite ville et qu’il ne voyait aucune bonne raison de s’annexer à Montréal dont ont était séparé par Westmount, ville qui ne serait probablement jamais annexée (sic). De plus, les opposants ne voyaient dans ce projet qu’une occasion de favoriser un certain nombre de gros propriétaires au détriment des nouveaux petits propriétaires.

Hors l’annexion, point de salut! 

Les annexionnistes, conscients des responsabilités de leur ville aux prises avec des besoins pressants à satisfaire et une dette énorme à payer, n’entrevoyaient le salut que dans l’annexion.

Malgré les arguments des opposants, le maire Thomas Trenholme et son Conseil de Notre-Dame-de-Grâce demandèrent l’annexion et en décembre 1909, Montréal se déclarait prête à accepter les conditions exigées par Notre-Dame-de-Grâce. Toutes les formalités devaient être terminées en principe pour le 10 février 1910, mais, comme dans toutes procédures, il se produisit des retards.

La bataille des anti-annexionnistes 

Entre-temps, des élections avaient eu lieu à Notre-Dame-de-Grâce. L’annexion semblant être une chose entendue, cette question ne fut nullement débattue. Pourtant le nouveau maire, monsieur Georges Marcil, agent immobilier, et quelques nouveaux conseillers étaient anti-annexionnistes. Dès la première séance du Conseil, séance à laquelle quatre conseillers seulement étaient présents ( donc séance où il n’y avait pas quorum ), la question vint sur le tapis sous la forme d’une motion à fin de reconsidérer le vote qui avait été donné par l’ancien Conseil en faveur de l’acceptation des conditions proposées par Montréal. Cette résolution fut adoptée par deux contre un; seul l’échevin Dugald Mac Donald se déclarant dissident. Une autre proposition fut ensuite déposée refusant les conditions faites par Montréal. Elle fut également approuvée sur la même division. Le nouveau Conseil de Notre-Dame-de-Grâce refusait donc l’annexion. Le maire Marcil s’empressa de faire officiellement connaître cette décision au Conseil de la Cité de Montréal, et il convoqua ce qu’on appellerait aujourd’hui une conférence de presse.

Tout le travail accompli par l’ex-maire Trenholme et ses conseillers, en majorité annexionnistes, était donc à reconsidérer. Les citoyens se révoltèrent contre la décision du nouveau Conseil, et l’élection du maire Marcil fut même contestée.

Les débats reprirent de plus belle entre les annexionnistes et leurs opposants. Chacun des deux camps fit signer une pétition; celle des opposants contenait 658 signatures tandis que celle des annexionnistes n’en contenait que 358. Toutefois, il fut facile de prouver que le texte de la pétition des opposants contenait un subterfuge : il était rédigé de façon telle que les gens croyaient signer en faveur de la réduction de la taxe foncière et non contre l’annexion. De plus, cette liste comprenait les noms de plusieurs personnes qui n’avaient jamais signé la requête et qui fournirent des affidavits à cet effet. Il fut aussi prouvé que nombre des pseudo-signataires habitaient l’Angleterre ou les États-Unis. À la fin, la pétition des annexionnistes devint presque majoritaire.

Référendum ! 

Toutefois, malgré les discussions en cours, la Cité de Montréal, désirant toujours annexer Notre-Dame-de-Grâce, présenta sa demande devant le Comité des bills privés à Québec. Les discussions furent orageuses! Le maire Marcil demanda un référendum des propriétaires avant que l’annexion ne fût décrétée.

En réponse à cette demande, on lui rappela les faits suivants:

Lorsque Notre-Dame-de-Grâce a demandé son annexion à Montréal, le règlement survenu à la suite des entrevues a été adopté par le Conseil de votre ville. S’il y a aujourd’hui minorité pour l’annexion parmi les membres du Conseil, c’est qu’il y a eu défection de certains échevins qui avant leur dernière élection étaient en faveur de l’annexion, et c’est pourquoi dans les circonstances, nous ne croyons pas devoir recourir au référendum. Le règlement tel qu’inclus dans la Charte sujette à discussion est celui-là même qui avait reçu l’approbation du Conseil de Notre-Dame-de-Grâce. L’annexion est demandée pour plusieurs raisons dont la mauvaise situation financière ( $1,380,000.00 de dettes) et pour obtenir protection contre les spéculateurs de terrains en faveur des propriétaires de terres en culture.

L’honorable Jérémie Décarie, député d’Hochelaga, secrétaire de la Province et ministre de l’Agriculture, se fit le champion de l’annexion. Le père André Bibeau, dominicain et curé de Notre-Dame-de-Grâce, prit la parole devant le Comité des bills privés et se prononça catégoriquement en faveur du projet. Monsieur Alphonse Décary, avocat, vint appuyer la demande de la Cité de Montréal et il dévoila la conduite de certains membres de l’échevinage qui avaient fait volte-face. Il présenta la requête des 358 noms assermentés représentant une valeur imposable de 2 308 000 dollars.

Maître Éthier, avocat de la Cité de Montréal, vint ajouter à toutes ces remarques que le bill actuellement déposé devant le Comité représentait les vues de la Cité et que les conditions que l’on faisait à Notre-Dame-de-Grâce étaient tellement avantageuses qu’il était difficile de comprendre qu’on pût refuser cette annexion qui, du reste, était certainement le vœu de la majorité des citoyens de Notre-Dame-de-Grâce, l’opposition provenant surtout des propriétaires non-résidents.

L’honorable docteur Guérin, maire de la Cité de Montréal, pria le Comité d’accorder l’annexion avant que la dette de Notre-Dame-de-Grâce ne devienne plus considérable.

Monsieur Galipeau proposa en amendement que la question soit soumise à un référendum. Cet amendement fut rejeté par vingt-sept voix contre sept. Et la clause de l’annexion fut adoptée sur la même division renversée.

Indigné, le maire Marcil convoqua une assemblée de protestation; mais la grande majorité des personnes présentes déclarèrent approuver l’annexion. Pour mettre fin aux délibérations, monsieur Théophile Prud’homme, annexionniste, demanda aux personnes approuvant l’annexion de se placer d’un même côté de la salle. Il se fit alors un mouvement presque général, une vingtaine de personnes seulement se déclarant contre l’annexion.

4 juin 1910, annexion définitive à Montréal 

L’annexion de la ville de Notre-Dame-de-Grâce à la Cité de Montréal fut décrétée le 4 juin 1910. La population était alors d’environ 4000 âmes et les limites du nouveau quartier furent légèrement déplacées, le territoire situé au sud de la rivière Saint-Pierre jusqu’à la ligne médiane du canal de Lachine devenant partie intégrante de Notre-Dame-de-Grâce. Ce territoire appartenait auparavant à la municipalité de Lachine.

Ce 4 juin 1910 est donc une date mémorable dans les annales de Notre-Dame-de-Grâce puisqu’il marque la fin de l’histoire d’un petit village devenu trop grand, et le début d’une ère nouvelle dont le reflet se perd dans l’histoire du grand Montréal.

Au moment de mettre fin à cette relation de faits survenus depuis 1666, je me plais à croire que les objectifs des pionniers se sont réalisés bien au-delà de leurs attentes. Quand ils défrichaient laborieusement leurs lopins de terre dans l’espérance d’y établir les générations futures, ces «anciens» auraient-ils pressenti qu’un jour, leurs domaines réunis deviendraient l’un des plus beaux quartiers d’une ville dont la renommée s’étendrait bien au-delà de ce fleuve immense dominé par les coteaux de Notre-Dame-de-Grâce…

Annette Bleau

 

Après l’annexion
par Yvan Pelland 

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Cette vue aérienne du secteur ouest de Notre-Dame-de-Grâce prise en 1933 démontre que le développement était encore principalement concentré le long du corridor Sherbrooke. L’édifice du Collège Loyola (maintenant l’Université Concordia) se distingue au second plan à gauche.

La plus importante phase de développement résidentiel de Notre-Dame-de-Grâce prend son essor au lendemain de l’annexion, jusqu’à l’avènement de la Grande Crise des années trente, donc bien avant la deuxième Grande Guerre. Les constructions sont destinées aux couches supérieures de la classe moyenne, principalement des anglophones attirés par l’ambiance campagnarde qui y reignera encore pendant de nombreuses années.

Les terrains de ferme sont subdivisés en lots et on y construit de nombreuses maisons individuelles jumelées ou en rangées et de spacieux duplex, d’abord dans la partie située à l’est du boul. Décarie (souvent appelée Westmount adjacent), jusqu’à la rue Girouard, au delà de laquelle les fermes et leurs vergers (qui ont donné son nom à la rue Old Orchard) subsistèrent plus longtemps. De plus en plus délaissées, ces terres furent mises en vente dans l’espoir d’attirer les développeurs immobiliers. Elle deviennent avec le temps des terrains vacants. Plusieurs citadins y plantent des jardins privés sans que personne ne s’en formalise. Au cours des années, ces terrains sont quadrillés de rues pavées et le quartier prend de plus en plus l’aspect urbain qu’on lui connaît aujourd’hui. De 5,000 habitants à son annexion en 1910, la population atteint 50,000 habitants 30 ans plus tard, et plus de 60,000 aujourd’hui.

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L'avenue Beaconsfield (Hingston en arrière-plan) au début des années 50 était déjà pavée, mais n'était pas développée du côté est.

 

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Les résidents du quartier s’adonnent au jardinage sur les les terres délaissées par les cultivateurs.

 

Aujourd’hui

Notre-Dame-de-Grâce est aujourd’hui un des plus beaux quartiers de Montréal. Dans toute sa partie est, ses citoyens profitent d’une architecture bourgeoise qui s’est imposée depuis le début de son développement et qui fait la richesse de son patrimoine résidentiel.

L’arrondissement se divise en 4 quartiers principaux : Le quartier généralement appelé «Westmount adjacent», se situe entre le boul Décarie et l’arrondissement de Westmount, bordé au sud par le boul. de Maisonneuve et au nord par les terrains de Villa-Maria.

Une deuxième zone qui s’étend à l’ouest du boul. Décarie jusqu’à une limite plus ou moins définie mais qu’on pourrait situer à la rue Beaconsfield ou à la rue Kensington, entre la rue Sherbrooke au sud et le chemin de la Côte-Saint-Luc au nord, est généralement appelée par ses résidents le «village Monkland ».

Un quartier situé au sud de la rue Sherbrooke, traditionnellement plus modeste, tend à se «gentrifier» et à s’incorporer au «village Monkland» sous la pression du marché immobilier.

Il y a enfin un vaste territoire qui s’est développé, surtout après la deuxième guerre mondiale, à l’ouest du «village» jusqu’à Montréal-Ouest. Cette zone est bornée au sud par la rue St-Jacques et au nord par l’arrondissement de la Côte-St-Luc.

Yvan Pelland, Agent immobilier à N-D-G.

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