Pommes et melons

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Le sol de Notre-Dame-de-Grâce était d’une fertilité étonnante et la plupart des terres étaient de belle taille. Avec le temps, plusieurs cultivateurs devinrent surtout jardiniers-maraîchers; « les pommes, les tomates, les choux et les oignons de Notre-Dame-de-Grâce sont célèbres » peut-on lire dans La Patrie du 9 août 1903. Toutefois, la réputation des maraîchers de Notre-Dame-de-Grâce tenait avant tout à leurs melons; certains jardiniers en cultivaient des champs immenses; les melons vendus ne pesaient jamais moins de cinq livres et le plus souvent de vingt-cinq à trente livres! Les grands hôtels de Montréal et de New-York s’approvisionnaient de préférence à Notre-Dame-de-Grâce.

L’un de ces maraîchers, Barthélémi-Télesphore Décarie, était réputé grand-maître en la matière et son fils Anatole avait la même réputation. Tout en ayant adopté le mode de culture de son père, il réussit à l’améliorer et ses récoltes magnifiques et précoces faisaient l’envie des jardiniers de la Côte-des-Neiges dont les melons n’étaient à point qu’une dizaine de jours après ceux de Notre-Dame-de-Grâce.

Villa-Maria fut d’abord la résidence de l’honorable juge Monk qui la fit construire en 1794, sur le même plan que la maison de ses ancêtres en écosse. Après la mort du juge Monk, en 1844, sa nièce loua la maison avec les vergers et les jardins au gouvernement britannique qui en fit la résidence officielle des gouverneurs généraux du Canada : tour à tour, Lord Charles Metcalfe, le Comte Charles Murray Carthcart et Lord Elgin l’habitèrent. En 1849, s’y installait, à bail, le Monkland’s Hotel, endroit fort recherché de tous ceux qui aimaient se divertir en pleine campagne. L’hôtel offrait une soixantaine de chambres, une salle de bal, et l’on peut croire que l’établissement fut le théâtre de joyeuses réunions. Le locataire de cet hôtel, Joseph Compain, tenait à la Place d’Armes de Montréal, le Café Dillon, le meilleur restaurant de l’époque et, cinq fois par jour, une diligence conduisait les clients de son restaurant de la Place d’Armes au Monkland’s Hotel où l’on dansait et trinquait, au grand scandale de certains citoyens de Notre-Dame-de-Grâce, dit-on.

 J’ai vu un livre ayant appartenu à M. Décarie, père, intitulé : Livre des horticulteurs français et étrangers. Ce bouquin, gros comme un dictionnaire, a été consulté si souvent que la couverture en est tout usée, tout comme les pages marquées de signets, surtout aux endroits où l’on traite de la culture du melon. L’hôtel Windsor s’approvisionnait toujours chez monsieur Anatole Décarie, dont l’épouse préparait pour l’usage de sa famille, une délicieuse confiture de melon. Or, une année la récolte fut moins bonne. La peau tachetée et fendillée de la plupart des melons en gâchait la belle apparence, même si la chair gardait toute sa saveur. Durant sa tournée annuelle, le représentant de l’hôtel Windsor vint choisir ses fruits et monsieur Décarie l’invita à la maison. Quand il eût goûté à la confiture de melon, le représentant ne tarissait plus d’éloges et en commanda une quantité si importante que Mme Décarie et ses aides durent trimer une bonne quinzaine de jours pour préparer les fameuses confitures dont se régalèrent les gourmets de l’hôtel Windsor.

Un jour, un certain monsieur Dawson, client de cet hôtel et ami personnel du roi Édouard VII, (qui régna à partir de 1901 jusqu’à sa mort en 1910) se préparait à partir pour l’Angleterre et cherchait un cadeau original à offrir au Roi; il eût soudain une inspiration! Comme il avait souvent dégusté les bons melons produits par monsieur Décarie, il vint trouver ce dernier et lui demanda s’il était possible d’expédier ses melons en Angleterre et si on pouvait espérer que les fruits puissent y arriver en bon état.

En compagnie de monsieur Dawson, Anatole Décarie choisit des fruits de belle taille. Les melons, entourés de mousse, furent délicatement déposés dans une large caisse à claire-voie, libellée au nom du roi.

On colla sur la caisse des rondelles rouges sur lesquelles monsieur Dawson avait fait imprimer en caractères noirs le nom du producteur, le lieu de provenance des fruits et même le numéro de téléphone d’Anatole Décarie.

Les fruits, mûrs à point, arrivèrent à destination en parfait état et le roi Édouard VII, gourmet de réputation internationale, savoura en son palais de Buckingham les délicieux melons de Notre-Dame-de-Grâce.

 

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Cette charrette servait à la livraison des melons musqués dit «Musk» cultivés par Barthélémy Thélesphore Décarie. La photo a été prise vers 1910, quelques années après son décès. Le personnage occupant la charrette est son fils Anatole, oncle de Yves Décarie dont Barthélémy Thélesphore était le grand-père, et qui nous a aimablement fourni ces renseignements.

La réputation agricole de Notre-Dame-de-Grâce est née grâce à ses melons. Pouvant peser jusqu'à 10 kilos (25 livres), ils étaient prisés par des restaurants d'aussi loin que New York et Boston. Il paraît même qu’on s’en délectait à la Cour d’Angleterre. Le micro climat du Coteau Saint-Pierre permettait aux fermiers tels que monsieur Aubain de les cultiver en abondance, de même que les pommes.

La réputation agricole de Notre-Dame-de-Grâce est née grâce à ses melons. Pouvant peser jusqu'à 10 kilos (25 livres), ils étaient prisés par des restaurants d'aussi loin que New York et Boston. Il paraît même qu’on s’en délectait à la Cour d’Angleterre. Le micro climat du Coteau Saint-Pierre permettait aux fermiers tels que monsieur Aubain de les cultiver en abondance, de même que les pommes.

Un autre jardinier célèbre avait pour nom Alphonse-Édouard Décarie, celui-là même qui fut le dernier occupant de la maison ancestrale. Les fruits et légumes qui poussaient sur ses terres étaient presque tous parfaits, tant lui-même et ses employés y mettaient de soins. Ses fameux melons étaient toujours réservés pour l’hôtel Waldorf Astoria de New York. Un jour, monsieur Décarie, séjournant dans cette ville, dîna au Waldorf.

Au moment du dessert, il demanda un melon. « Monsieur veut sans doute dire une tranche de melon » lui suggéra le serveur. — « Non, non, j’ai bien dit un melon ». « Alors, monsieur ne connaît pas la grosseur des melons que nous servons », de lui répliquer le garçon. — « C’est bien là votre erreur, mon ami », lui répondit avec un grand rire, le jovial Alphonse-Édouard Décarie,     « car ces melons c’est moi qui les cultive !» Le garçon tout abasourdi, s’empressa d’apporter un fruit d’une vingtaine de livres, que monsieur Décarie découpa fort artistiquement en étoiles et qu’il fit servir à tous les convives attablés au Waldorf Astoria.

Encore les melons !

Voici une dernière et courte anecdote sur les fameux melons!

En 1906, après la construction de l’aqueduc, le Conseil de la ville de Notre-Dame-de-Grâce fit adopter un règlement concernant la vente de l’eau aux citoyens. Le taux fut établi à « X » pour les citadins et passablement moins cher pour la consommation d’eau sur les fermes. Or, un producteur de melons, dont la terre longeait un ruisseau près de Villa-Maria, trouva immoral de payer pour l’eau qui est un don du Ciel! Comme il avait plus d’un tour dans son sac, il endigua le ruisseau et se servit de cette eau pour arroser ses précieux melons…

On ne m’a pas dit la fin de l’histoire mais il est facile d’imaginer que cet accroc à la loi dut soulever de vives protestations quand le Conseil s’aperçut que la consommation d’eau était à peu près nulle sur la grande ferme en question.

Les vergers

Les vergers de Notre-Dame-de-Grâce auraient facilement fait concurrence aux célèbres vergers de Rougemont. Au printemps, quel manifique spectacle offraient tous ces pommiers en fleurs s’échelonnant en grappes sur les pentes des coteaux où les plus belles variétés de pommes étaient cultivées. Vers le milieu du XIXe siècle, quand arrivait l’automne, les producteurs organisaient des pique-niques pour la cueillette des fruits: des pique-niques hors de l’ordinaire où se mariaient travail et plaisir. À tour de rôle, on invitait les jeunes voisins, et les moins jeunes aussi car la besogne se partageait en diverses tâches.

L’air était plutôt frisquet en cette saison; on s’habillait simplement et chaudement car le pique-nique devait s’étirer du petit matin jusqu’aux étoiles. Bientôt les échelles se dressaient le long des arbres et la cueillette commençait dans une atmosphère de gaieté mêlée de sérieux, car le travail était de taille; il s’agissait de ne pas gâter des fruits de si belle qualité. Parfois même les cueilleurs portaient des gants pour ne pas abîmer les pommes, que les personnes plus âgées ou moins aptes à grimper dans les échelles assortissaient aussitôt selon leur grosseur et leur qualité.

À midi, tout travail cessait, on mangeait sur l’herve en bavardant et chantant. Avant de retourner à l’ouvrage, quelques rondes autour des pommiers vous remettaient en forme. Puis au coucher du soleil qu’on admirait en regagnant la ferme, on se félicitait du beau travail accompli. Les hôtes du jour avaient allumé un grand feu dans l’âtre et préparé un souper savoureux à la mode du bon vieux temps. Des danses villageoises terminaient la soirée et chacun retournait chez soi, heureux d’avoir bien travaillé, bien mangé et bien dansé en companie d’amis et de voisins qu’on espérait bien revoir un jour prochain.

Combien de romances on dû s’ébaucher au cours de ces pique-niques? Personne n’est plus là pour nous les raconter…